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Et tu payais sans marchander le prix exorbitant de la beauté. Nicolas Bouvier
 
 lettre aléatoire
 20 novembre 2020

#3 Tournages

COUP DE FOUDRE
 

Exposition « Alice Guy, première cinéaste au monde » à la Fondation Carzou à Manosque.

Comment a-t-on pu oublier Alice Guy ?

Le premier réalisateur de films au monde après Louis Lumière était une réalisatrice. Découvrir à la Fondation Carzou le travail de pionnière de la française Alice Guy (1873-1968), c’est aussitôt se demander comment une telle amnésie a pu frapper l’histoire du cinéma.

Quand Alice Guy devient secrétaire de direction au Comptoir général de la photographie à 21 ans, Léon Gaumont n’est encore qu’un ingénieur qui a pour ambition de vendre des caméras et des projecteurs. En 1895, celui qui deviendra le directeur des établissements Gaumont emmène sa secrétaire à la première projection des frères Lumière. C’est pour elle une révélation : « J’ai proposé à Monsieur Gaumont de faire quelques scènes de cinéma », raconte-t-elle dans un entretien de 1957. « À l’époque, on prenait seulement des scènes de rues. J’étais fille de libraire, j’adorais la lecture, et j’avais fait un peu de théâtre. Il me semblait qu’on pouvait faire mieux. » Léon Gaumont accepte sans grand enthousiasme : « Oui, c’est une affaire de jeune fille, en effet. Vous pouvez essayer, mais à une condition, c’est que votre courrier n’en souffre pas. »

Une affaire de jeune fille

Scénariste, réalisatrice, auteure et productrice, Alice Guy écrit et tourne chez Gaumont entre 1896 et 1906 des saynètes de tous les styles : burlesque, numéro de music-hall, actualité, fiction. Elle maîtrise très vite le cadrage, la mise en scène, la direction d’acteurs et l’éclairage. Elle utilise aussi les premiers trucages comme le « cut caméra », et innove dans le tournage de scènes en extérieur. Elle réalise cent cinquante « phonoscènes », sortes de vidéo-clips sonores, trente ans avant l’apparition du son au cinéma.


La fée aux choux (51 secondes, 1896) est la première fiction de l’histoire du cinéma. Dans un jardin, une fée se penche sur d’immenses choux et en sort comme par magie un, puis deux nouveau-nés qui gigotent, puis un troisième, figuré par une poupée, qui sont successivement déposés à terre. Le premier film de fiction symbolise une mise au monde en reprenant une imagerie populaire, et affirme le pouvoir qu'a le cinéma de se détacher du réel et de convoquer l’imaginaire.

Un point de vue féminin engagé

Dans l'œuvre pléthorique d’Alice Guy, plusieurs films traitent de l’exploitation des femmes (Les résultats du féminisme, 1906 ; L’Américanisé, 1912) ou du désir féminin (Madame a des envies et La hiérarchie dans l’amour, 1906). Elle affirme un point de vue féminin qui disparaîtra ensuite rapidement de l'industrie du cinéma pour de nombreuses décennies. Ces pépites sont à découvrir dans la salle voûtée de l’exposition, qui présente une vingtaine de films d’une à deux minutes remastérisés. Plus généralement, tout au long de sa carrière, ses films témoignent d’une sensibilité à des enjeux de société : la guerre, la pauvreté, la prison, la question raciale.


« J’ai le droit d’être là où je suis »

Cette femme émancipée surmonte les obstacles constitués par sa jeunesse et son genre pour parvenir à se faire une place dans un domaine artistique et commercial qui en est à ses balbutiements. Dès 1910, elle devient une menace en raison du pouvoir qu'elle prend en tant que numéro deux de Gaumont, et Léon Gaumont décide d'envoyer son mari en mission aux États-Unis. Contrainte de le suivre, elle y monte sa propre maison de production dans le New Jersey, la Solax, dont les films ont un immense succès. C’était avant Hollywood. Alice Guy tourne plus de mille petits films de fiction, parmi lesquels le premier péplum et le premier making-of. Mais elle commet l’erreur de confier la gestion de l’entreprise à son mari, qui mène la Solax à la faillite et la quitte pour une actrice en 1919. De retour en France avec ses deux enfants, ayant tout perdu, elle ne trouve plus sa place dans le monde du cinéma : son travail est techniquement dépassé et Gaumont refuse de la revoir. Elle se met alors à l’écriture de contes pour enfants, qu’elle publie sous divers pseudonymes 
masculins  dont celui de Guy Alix.

Les raisons d’un oubli

Connue de son vivant en France et surtout aux États-Unis, Alice Guy est rapidement tombée dans l’oubli. On se souvient plus volontiers de l’homme qu’elle recruta comme assistant, Louis Feuillade, et l’on tend à attribuer à Georges Méliès la plupart des premières inventions d'effets spéciaux. Cette amnésie s’explique par un phénomène d’éviction des femmes du milieu du cinéma à partir des années 1920. Avec la naissance d’Hollywood et le développement commercial de cette industrie, l’argent prend le pas sur les préoccupations artistiques, et les hommes s'approprient les rênes en renvoyant les femmes aux fonctions subalternes (voir à ce sujet l’article
« L’histoire oubliée des femmes qui ont fondé Hollywood »). Le parcours professionnel exceptionnel d’Alice Guy, ses découvertes artistiques et son inépuisable inventivité méritent d’être remis en lumière.

L'exposition reprendra après le confinement. Commissaire : Jean-Pierre Senelier.
Entrée libre (salle de la rue des Potiers à Manosque).
Voir le reportage de France 3 sur l'exposition (2 minutes).
Alice Guy (en blanc, au premier plan) dirige Olga Petrova sur le tournage de La vampire en 1915.
© Thierry Peeters (offerte gracieusement).
BRÈVE RENCONTRE

Pedro Pinho : « Le bois est une matière vivante, pleine de surprises. »

Pedro Pinho, né à Rio de Janeiro en 1974, est tourneur sur bois. Il vit et travaille à Forcalquier. Il présente ici une création en bois de tilleul.

Comment êtes-vous arrivé à la création sur tour à bois ? Mon père était architecte et j’ai fait des études d'architecture. J’ai toujours été entouré par des choses belles qui étaient en même temps fonctionnelles. J’aime créer des pièces qui sont à la fois esthétiques et utiles. Je tourne principalement des objets comme des bols, des saladiers, des boîtes, des soliflores et des toupies. J’utilise différentes essences de bois sec et de bois vert que je récupère, comme le tilleul, et les arbres fruitiers – noyer, poirier, prunier, cerisier – parce que leur grain est assez homogène, facile à usiner, avec un joli veinage.

Quels sont vos gestes et procédés de création ? Après avoir choisi la bûche et l’avoir placée dans le bon sens en fonction des fibres du bois, je lance la machine doucement, et au fur et à mesure j’augmente la vitesse, puis je sculpte à la main avec différents outils. C’est une sculpture qui tourne. Toute la forme de la pièce est donnée par la main. Au fil du travail, on rencontre des accidents du bois. Je commence une pièce avec une intention et je m’adapte par rapport à l'idée initiale. Le bois est chaud, c’est une matière vivante, pleine de surprises.

Présentez-nous cette pièce. Son dessin se fonde sur la maxime du minimalisme formulée par l’architecte allemand Ludwig Mies van der Rohe : « Less is more. » Le principe est d’enlever tout ce dont on n’a pas besoin dans la pièce, tout en conservant son utilité. Cela donne quelque chose de léger, d’aérien. C’est une coupe à fruits qui a un aspect organique, on dirait un corail ou un coquillage. Elle est faite en tilleul, un bois assez uniforme et malléable, qui peut être découpé et donne un joli rendu. Une fois que la pièce est finie, le bois vert se déforme un peu, on dit qu’il « tire à cœur ». La forme va forcément bouger, et je n’ai pas beaucoup de prises. C’est la matière qui parle et qui travaille. 

Prochaine exposition à la galerie Passère à Forcalquier à partir du 20 décembre 2020.
Instagram :
pinhowoodturning.
coupe-fruit-pedro-pinho
© Pedro Pinho, coupe à fruits, tilleul,  26 cm, 2020
L’INCRUSTE

Il était une fois un hibou. Il rêvait dʼululer à en faire vibrer la forêt. Un soir, il avala le chanteur de Metallica et les arbres se mirent à trembler.
Laure Etcheverry
Envoyez votre nouvelle courte (255 signes maximum).
ALLONS VOIR

Jolie matonne de Karim Aït-Gacem  Festival Numéro Zéro  21 novembre 9 h 30
Une expérience d’atelier de création radiophonique dans la prison de Lantin (Belgique, 49 minutes).
À écouter sur les ondes de radio Zinzine ou sur
www.radio.fr/s/radiozinzine.


Le nu provençal de Willy Ronis  article de Joëlle Ody (Polka magazine)
En 1949, le photographe Willy Ronis capture son épouse nue au réveil d'une sieste dans leur maison de Gordes. La photo deviendra emblématique de son œuvre. Disponible en ligne.
Qui écrit ?
Cette lettre est préparée par Raphaële Javary, journaliste explorant la création entre Lure et Luberon.
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La fulgurante · Bd des Martyrs de la Résistance · FORCALQUIER 04300 · France

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