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•  lettre aléatoire •
 8 avril 2021


#6 Turbulences
BILLET
Gare aux joueurs de flûte

Et je dis ça, mais je suis la première à m’être fait avoir.

© Dessin de Г о р д е е в а
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Fin mars, un collectif anonyme a réalisé une « performance artistique » sur le marché de Forcalquier. Des silhouettes masquées en combinaisons blanches défilaient en colonnes et reproduisaient des gestes mécaniques, sur fond de voix robotique déformée qui martelait des parodies de consignes gouvernementales pour lutter contre la propagation du virus.

Émue d’avoir assisté en direct à un spectacle vivant, après plus de cinq mois consécutifs de fermeture des lieux de culture, j’ai d’abord applaudi l’initiative, comme beaucoup. Mais une fois le frisson passé, un peu sonnée par ce que je venais de voir, il m’a semblé nécessaire de déconstruire ce qui nous avait été proposé ce jour-là.

Cette chorégraphie des « masques blancs » prétendait alerter sur le glissement vers la « dictature sanitaire » et son régime de peur. Pourtant, n’utilisait-elle pas elle aussi les ressorts basiques de la peur ? Uniformes futuristes, rythme répétitif, bande-son anxiogène : elle présentait une vision caricaturale d’un futur proche qui nous menace en reprenant les codes les plus éculés de la dystopie. Le spectateur se voyait réduit à un choix binaire : l’adhésion enthousiaste ou le rejet en bloc, les applaudissements ou les insultes et les deux n’ont pas manqué de pleuvoir. Bref, une version appauvrie de l’esthétique de la science-fiction qui ressemblait à un happening de propagande plutôt qu’à une œuvre d'art.

Probablement née en Suisse en novembre et diffusée ensuite en Belgique, aujourd’hui virale dans de nombreuses villes d’Europe, cette performance apparaît très éloignée d’une volonté de développement de l’esprit critique et d’élargissement de nos imaginaires politiques. Elle ne propose aucune exploration de formes nouvelles, ni déploiement des possibilités des corps et des esprits dans leurs singularités. Sa facilité la rend d’ailleurs reproductible en quelques heures par n’importe qui, une fois téléchargée la « charte d’utilisation » sur les réseaux sociaux. Rien que des effets superficiels qui s’adressent à nos pulsions et qui jouent sur les plus petits dénominateurs communs de cette période : le ras-le-bol, la colère et la peur.

Privés de lieux de rencontre, de réunion, de fête et de salles de spectacle, fragilisés par un an de bouleversements de notre quotidien, nous sommes enclins à nous jeter dans le précipice au moindre son de flûte, comme les enfants dans la légende de Hamelin. Alors que notre vigilance s’émousse, notre manque grandissant de moments collectifs d’échange autour d’œuvres sensibles est l’occasion rêvée pour les conspirationnistes de répandre à peu de frais leur salmigondis aux relents sectaires sous prétexte de défendre la culture.

On ne m’y reprendra plus.

Pendant ce temps-là, une centaine de salles de spectacle et de théâtres sont occupés en France par des citoyens et des professionnels de la culture, comme à Château-Arnoux, avec des revendications claires et ciblées : la réouverture des lieux de culture et la lutte contre la réforme de l’assurance-chômage, pour protéger les plus précaires. Entre les moments de musique et de danse, les agoras quotidiennes ouvrent un espace pour débattre et imaginer un nouveau modèle de société.

Vidéo : Occupation du Théâtre Durance à Château-Arnoux le 27 mars

COUP DE FOUDRE

À la recherche de nouvelles formes du vivant

Dramaturgie des cycles biosphériques, installation vidéo de Golnaz Behrouznia
24 & 25 avril, 15 h
18 h,  La Maison des Chapitres, 3 rue Passère à Forcalquier

Cette installation vidéo est l’occasion de découvrir le travail minutieux de l’artiste iranienne Golnaz Behrouznia sur les transformations et les perturbations de notre environnement naturel. À mi-chemin entre l’organique et le numérique, entre la science et la chimère, l’artiste visuelle formée aux Beaux-Arts de Téhéran dessine des créatures fictives qui permettent de porter un regard neuf sur le vivant.

Cellules, embryons, microbes, chromosomes, organes, insectes, animaux, cristaux ou objets artificiels ? L’indécision demeure. Les créatures hybrides évoluant dans la vidéo désorientent le spectateur, qui demeure en suspens entre le connu et l’inconnu. Une perte des repères orchestrée par l’artiste, qui ne prétend pas apporter une représentation scientifique des cycles biogéochimiques qu’elle a observés très précisément. Cette dramaturgie, qui a pour ambition de rendre visible l’invisible, consiste en une interprétation subjective des évolutions écologiques. « Il s’agit de ma vision des cycles de la Terre. J’évoque les perturbations, les endommagements, les disparitions. Mais aussi la façon dont le système se reprend ou se régule. Tout est lié dans l'écosystème. Si les cycles de l’eau sont perturbés, les êtres vivants et les plantes sont perturbés aussi », explique Golnaz Behrouznia.

Un détour par l’animation 3D qui permet de renouveler notre regard sur l’environnement. L’artiste propose une expérience d’un monde parallèle qui questionne la destruction de nos milieux naturels, trop souvent perçus sous le prisme unique de l’exploitation et de la consommation.

L’installation vidéo sera accompagnée dune exposition du « répertoire d’entités imaginaires » que réalise Golnaz Behrouznia depuis 2010.

Univers sonore : Maxime Corbeil-Perron Montage vidéo : Rémi Boulnois  Programmatrice : Sarah Maske www.golnazbehrouznia.com Instagram

BRÈVE RENCONTRE

David Halfon, en conversation avec la pierre

Au rythme des saisons, au fil de ses explorations, le sculpteur guatémaltèque né en 1972 va chercher des blocs de marbre aux quatre coins du monde pour les travailler dans son atelier, installé au milieu de la garrigue près de Forcalquier. Rencontre en plein air autour de l’acte de création en général et de son œuvre Constellation en particulier.

Constellation, marbre de Sienne, hauteur 30 cm, 2020. Plus de photos sur Instagram et lafulgurante.fr.

Pourquoi avez-vous choisi le marbre ?
C’est plutôt le marbre qui m’a choisi. Dans la sculpture, il existe deux matériaux nobles : le marbre et le bronze, mais ce dernier n’allait pas avec ma personnalité. J’étais attiré par le côté romantique du marbre et par l’idée de la pièce unique. Le romantisme s’arrête cependant quand j’allume la machine et que je commence à travailler. Je réalise alors un véritable effort physique qui engage mes mains et mon corps entier. À chaque fois que je frappe la pierre, elle me frappe en retour. Il y a un échange avec le matériau, une conversation avec la pierre. Je veux donner une voix contemporaine à un matériau classique, qui a déjà une longue histoire, notamment avec les artistes italiens. Et puis, il s’agit d’une pierre qui est là depuis des millions d’années. J’aime ce lien avec la nature et avec le temps.

Quels sont vos gestes et procédés de création ?
Cela commence par le fait d’être assis pendant très longtemps à regarder mes pierres et à réfléchir aux centaines de possibilités. Au bout d’un moment, quelque chose se déclenche instinctivement en moi, qui me pousse à saisir la machine et à couper. Dès que l’on prend une décision avec le marbre, c'est définitif. Et souvent, ça ne marche pas ! Je découvre alors de nouvelles choses. Il s’agit d’une recherche. Si je répétais toujours le même geste, ce serait de l’artisanat.
Ce travail n’est pas agréable : il y a beaucoup de bruit, de poussière, je dois porter un masque, un casque et des gants. J’ai besoin d’une concentration assez aiguë. Mais quand je commence à travailler, je ne peux plus m’arrêter, c’est addictif. Je termine fourbu et recouvert de poussière. Une fois la forme sculptée, il y a un long travail de polissage pour obtenir quelque chose de doux, et faire sortir la couleur de la pierre. Je ponce la pierre avec de l’eau afin que les pores se resserrent et laissent apparaître la couleur comme par magie. On pense souvent au marbre blanc, mais il existe des marbres rouges, jaunes, bleus, noirs...


Parlez-nous de votre sculpture Constellation.
Elle est faite de plusieurs morceaux séparés qui sont recomposés et forment une harmonie. Les failles entre les trois morceaux laissent passer la lumière à travers la pierre. Je cherche à rendre la pierre plus légère, à lui enlever son poids psychologique. L’air fait entièrement partie de l’œuvre. Par ces failles, elle prend vie, elle prend du volume. De face, on voit les éclats partant du centre, qui ressemblent à des constellations. Mais il y a aussi toutes les autres facettes de la sculpture. Elle peut être tournée et regardée de tous les côtés. On voit alors par exemple comment j’ai éclaté la pierre pour en trouver le cœur, avec toutes les irrégularités qui apparaissent spontanément, sans mon contrôle. Ce geste d’éclatement est devenu une partie importante de mon processus. Dans cette sculpture, on peut voir une image de la famille, que symbolise pour moi le chiffre trois. La couleur de la pierre dégage une véritable chaleur, elle évoque le soleil.

Site de David Halfon Instagram

Qui écrit ?
Cette lettre est préparée par Raphaële Javary, journaliste explorant la création entre Lure et Luberon.

Remerciements
Sarah Maske, Caroline Solievna, Jérôme Anconina et Pauline Hessel.

 
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