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Je ne sais pas ce qui est beau, mais je sais ce que j'aime et je trouve ça amplement suffisant. Boris Vian
 
lettre aléatoire
5 novembre 2020


#2
Mythologies
ÉDITO

Contraints de rester isolés, les lieux de création momentanément fermés, explorons depuis nos chambres quelques imaginaires du territoire. Un voyage immobile à la rencontre d'artistes et d'écrivains qui forgent des récits, des mythes et des légendes qui nous font aimer ces paysages, et les investir de sens. Loin des certitudes historiques et des discours officiels, ils inventent des contre-récits qui laissent place à l’extraordinaire, à la magie et même au monstrueux. Sans leur quête poétique des origines et leur regard singulier sur les faits, la réalité n’aurait pas la même saveur. Fictions et interprétations multiples créent une culture partagée et vivante, à l'opposé des symboles éculés et des identités rigides.
 
LÉGENDE

Qui a inventé Gaston Dominici ?
Lʼaffaire de Lurs imaginée par Jean Giono et Orson Welles


De la rencontre en Haute-Provence entre Jean Giono et Orson Welles en 1955, il ne reste quʼune note de restaurant. Quʼont pu se dire ces deux hommes au sommet de leur art, qui sʼintéressaient au même moment à lʼune des affaires judiciaires françaises les plus mystérieuses du XXe siècle ? On ne le saura jamais. Mais on peut se demander ce qui a poussé des artistes de renommée mondiale à sʼattarder sur le procès dʼun vieux paysan de la Durance. Accusé dʼun triple meurtre en 1954 et condamné à mort sans aucune preuve, Gaston Dominici demeure opaque à la justice comme aux deux artistes qui, tout à leur fascination, fabriquent chacun à leur façon un personnage mythologique. 
 
En 1954, Jean Giono, lʼécrivain de Manosque, est déjà reconnu pour ses romans ayant pour cadre le monde paysan provençal. Le magazine Arts fait tout naturellement appel à lui pour couvrir le procès Dominici. Lurs est à une vingtaine de kilomètres de Manosque, et la famille Dominici incarne parfaitement les figures des livres de Jean Giono. Pendant le procès, lʼécrivain est assis derrière le président de la cour dʼAssises, à trois mètres de lʼaccusé. Il prend des notes, retranscrit certains dialogues, ajoute ses propres commentaires. Sa vision transforme le procès en scène de théâtre et la famille Dominici en galerie de personnages tragiques. Il en tire deux courts textes dʼune sobriété puissante qui seront publiés chez Gallimard : les Notes sur lʼaffaire Dominici suivies dʼun Essai sur le caractère des personnages.

Le « roi barbare » et lʼécrivain

Le héros de cette tragédie est Gaston Dominici. Patriarche de 76 ans régnant sur neuf enfants et une quinzaine de petits-enfants, cet homme de la terre a vécu une grande partie de sa vie en autarcie à Brunet, à lʼest de la Durance. Son existence retirée et son parler provençal compliquent le procès en rendant sa psychologie incompréhensible pour la justice française. Pendant lʼaudience, Gaston Dominici remarque la présence de Jean Giono : « Il a demandé à ses gardes qui était cet homme derrière le Président. Cʼétait moi. On le lui dit. Il sʼétonne. “Ce Monsieur sʼest dérangé !” ». Ce simple chevrier ne comprend pas quʼil soit lʼobjet dʼune telle attention.
 
Il ne sait pas à quel point il fascine lʼécrivain. Si Jean Giono prétend au début des Notes connaître « mille paysans solitaires » comme lui, il profite pourtant de lʼaubaine qui lui est donnée dʼen observer un dans une situation si tendue. Le procès est lʼoccasion de dialogues insolites entre le juge et lʼaccusé : « "Êtes-vous allé au pont ?” demande le Juge. “ – Allée ? Il nʼy a pas dʼallée, je le sais, jʼy suis été." » répond Gaston, qui nʼutilise pas le mot « aller » comme un verbe mais comme un substantif. Ces mécompréhensions de langue pourraient être comiques, si la vie dʼun homme nʼétait pas en jeu.
 
Lʼauteur dessine un portrait du vieux monsieur comme il décrirait un personnage de roman : « Assassinat mis à part, tout le monde est dʼaccord pour reconnaître que Gaston D… est un grand caractère. Peut-être mufle, goujat et cruel, mais incontestablement courageux, fier et entier. Une hypocrisie très fine, Renaissance italienne. » Jean Giono est persuadé que le manque de vocabulaire de Gaston Dominici joue contre lui au procès. Il affirme que « lʼAccusé nʼa quʼun vocabulaire de trente à trente-cinq mots, pas plus » et précise : « Jʼai fait le compte dʼaprès toutes les phrases quʼil a prononcées lors des audiences. » On peut douter dʼune telle exagération gionesque, dʼautant que dʼautres sources – également sujettes à caution – iront jusquʼà affirmer que le condamné est devenu bibliothécaire à la prison des Baumettes.
 
Quand Barthes sʼen mêle
 
Reprenant Giono deux ans plus tard, le jeune Roland Barthes dénonce à travers le procès la confrontation inégale entre une langue régionale et la langue officielle du pouvoir. Dans un essai des Mythologies, « Dominici ou le triomphe de la Littérature », il écorche au passage lʼécrivain consacré : « Cʼest au nom du document humain que le vieux Dominici a été condamné. Justice et littérature sont entrées en alliance, ont échangé leurs vieilles techniques, dévoilant ainsi leur identité profonde, se compromettant impudemment lʼune par lʼautre. »
 
Roland Barthes reproche au littérateur dʼêtre du côté du pouvoir et de se nourrir du fait divers sanglant pour son écriture. Mais le philosophe ne met-il pas lui aussi lʼaffaire au service dʼautre chose, cʼest-à-dire de sa pure démonstration intellectuelle ? Il en profite pour esquisser en quelques pages une théorie du langage et de la domination : « Voler son langage à un homme au nom même du langage, tous les meurtres légaux commencent par là », conclut-il brillamment.
 
Rien nʼest vrai, tout est permis
 
Le mot de « charognards » nous vient peu à peu à lʼesprit. Le Canard enchaîné ne se prive pas de lʼutiliser à propos dʼun autre : « Voici donc M. Orson Welles braquant ses caméras de TV sur la tourbe des Dominici et ses comparses… (...) M. Jean Cocteau en décrivant si poétiquement notre héros a quand même omis un détail, (...) il a oublié que lʼarbre bourré dʼoiseaux était un perchoir à Charognards ! » La venue du réalisateur américain à Lurs en 1955 relance la machine médiatique. Orson Welles est déjà un cinéaste important, et la presse populaire couvre largement le tournage-événement du documentaire commandé par la télévision britannique. Comme Orson Welles vient de se marier avec Paola Mori, ce séjour en Provence est aussi un peu un voyage de noces.
 
Après le premier procès, Gaston Dominici est condamné, mais la moitié de la France refuse dʼadmettre la culpabilité dʼun vieux patriarche qui a trimé toute sa vie et qui a été résistant. Une contre-enquête est ouverte. Welles affirme à la presse, non sans présomption, quʼil va lui-même résoudre lʼaffaire. Il réalise des entretiens inédits, dans un français approximatif, avec les deux fils de Gaston, Gustave et Clovis. Il fait aussi témoigner dʼautres protagonistes hauts en couleur, comme le notaire ou le chef de gare.
 
« Je comprends que le monde entier se soit intéressé à cette affaire, des personnages comme les Dominici ne peuvent émerger de lʼimagination dʼun romancier, il faut le voir pour le croire », déclare Orson Welles. Il met en scène et filme Jacques Chapus, le journaliste spécialiste de lʼaffaire, convaincu de la culpabilité de Gaston Dominici. Chapus explique ce geste atroce par un drame qui sʼest noué autour de lʼeau la nuit du crime. Mais lʼauteur de Citizen Kane ne veut pas faire un film factuel. Il se décrit comme un « conteur arabe sur la place des marchés » et dit se passionner pour les films « tout dʼopinion », qui sont « lʼexpression de la personnalité de leur auteur ».
 
La tragédie de Lurs reste inachevé. Une des raisons de lʼabandon du montage est quʼOrson Welles nʼa jamais demandé lʼautorisation de tourner à Lurs. La pellicule ne pouvait pas sortir légalement de France, ni être diffusée à la télévision britannique. On peut soupçonner la censure des autorités françaises, et blâmer tout autant la nonchalance du réalisateur.
 
Tombeau pour des anonymes
 
Il ne faut pas condamner trop vite ces auteurs de sʼêtre servis du drame des Dominici pour leurs propres desseins. Il est certain que dʼun côté, la réalité des faits et le destin sordide des protagonistes ne sont quʼune matière première pour leur travail. Chacun dʼeux sʼapproprie lʼaffaire Dominici pour en faire ce quʼil veut. Et ni les victimes, Jack et Ann Drummond, et leur petite fille Elizabeth, qui reposent au cimetière de Forcalquier, ni le vieux Gaston sous les verrous, ne peuvent exercer leur droit de réponse. Dʼun autre côté, Giono et Welles ont donné aux victimes la plus durable des sépultures, celle que confère la vision universelle de lʼœuvre dʼart. Et élevé Gaston Dominici, paysan inconnu dʼune région oubliée de France, au rang de véritable immortel.
 

Lire : - Notes sur lʼaffaire Dominici suivi de Essai sur le caractère des personnages, Jean Giono, Folio Gallimard, 1955
- « Dominici ou le triomphe de la Littérature », dans Mythologies, Roland Barthes, Seuil, 1957, p. 47-50
Voir en ligne :
Lʼaffaire Dominici par Orson Welles, documentaire de Christophe Cognet incluant « La tragédie de Lurs », un film restauré de 26 minutes dʼOrson Welles
Orson Welles a Lurs
Orson Welles sur le tournage de La tragédie de Lurs, 1955
BRÈVE RENCONTRE

Solal Fayet : « Je m’entraîne à observer la magie autour de nous. »

Solal Fayet est un photographe de 24 ans originaire de Forcalquier, qui mène une vie semi-nomade. Il présente ici une de ses photographies, prise sur l'île de May, en Écosse.

Pourquoi le choix du procédé argentique ? J’ai commencé à faire de la photo argentique parce que j’ai trouvé un vieil appareil chez moi qui appartenait à mon père. L’argentique est très différent du numérique. En termes de pratique, comme il y a un nombre limité de photos dans la pellicule, cela demande une grande concentration, des réglages précis, et donc de s’ancrer dans le moment que l’on est en train de vivre. Cela oblige à se concentrer sur ce que l'on fait et à réfléchir au regard que l’on porte sur les choses. Concernant le rendu, l’argentique donne un grain, une matière, que le numérique a plutôt tendance à aplatir.

Racontez-nous la prise de cette photo. J’étais sur l'île de May, en Écosse, dans une réserve naturelle. C’est un endroit féérique avec une grande biodiversité, des oiseaux qui volent partout. J’avais l’impression d’être sur une autre planète, il y avait une atmosphère particulière. Cette photo m’a pris beaucoup de temps, parce que faire le portrait d’un macareux est compliqué, ils sont tout petits 
environ trente centimètres. J’ai dû mettre une demi-heure pour arriver à cinq mètres de l’animal. Il faut ramper doucement vers lui, l’apprivoiser, voir comment il réagit. Je capture un moment avec l’animal qui est éphémère et intense.

Que vous évoque cette photo ? D’abord, il y a une étrange mélancolie qui se dégage du macareux. Il semble qu’il sourit et qu’il est triste en même temps. On dirait un clown triste. C’est un mélange d’oiseau exotique et de pingouin volant. Je n’avais pas l’impression que cette créature était réelle. Ensuite, il y a la composition et les couleurs : la mousse verte au premier plan, l’oiseau au milieu et le gris-bleu de la mer au fond. Quand on prend des photos d’animaux dans leur environnement, les couleurs s’accordent naturellement. C’est rare qu’un animal n’aille pas bien avec son milieu naturel. Je retrouve la magie de l’Écosse, où les couleurs sont saturées, toujours entre soleil et pluie. Je fais des photos pour m’entraîner à observer la magie autour de nous.


Prochaine exposition à Lyon (Le Bieristan, Villeurbanne) au mois de décembre 2020.
© Solal Fayet, photo argentique, 30 x 45 cm, 2019
LINCRUSTE
 
En passant sous l’androne de l’Athénée, elle eut une épiphanie. Le problème ne venait ni d’elle ni de lui. Il venait de la couleur de cette enseigne, de la forme de ce panneau, de la texture de ce papier entourant le pain. Elle allait consacrer sa vie à changer tout cela.
Geoffroy Gonzalez
Envoyez votre nouvelle courte (255 signes maximum).
ALLONS VOIR

Constellation(s) Serge Hannequin
 Roman graphique • Éditions Paquet • 96 pages
Des dessins soignés de Forcalquier, Sigonce, Fontienne et des paysages alentours. Un scénario qui évoque le retour à la nature, des phénomènes mystérieux et des guérisons magiques.

Le Dit du Mistral  Olivier Mak-Bouchard
Roman 
Le Tripode  360 pages
Sur les terres de Provence, deux hommes se lancent dans une fouille passionnée après la découverte de fragments de poteries dans un jardin. Une enquête poétique qui fait revivre le passé entre histoire et légendes.


Le Luberon, baume au cœur de Dora Maar Émission Arte (14 minutes)
Dora Maar, photographe, peintre et poète, se réfugie à Ménerbes (84) après sa rupture douloureuse avec Pablo Picasso. Elle prend notamment des photographies noir et blanc des falaises ocres de Roussillon. Disponible en ligne
Qui écrit ?
Cette lettre est préparée par Raphaële Javary, journaliste explorant la création entre Lure et Luberon.

Remerciements
Jérôme Anconina, Nicolas Marquet, Marie-Aube Ruault, et les autres.

 
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La fulgurante · Bd des Martyrs de la Résistance · FORCALQUIER 04300 · France

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